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7 février 2017

Les chefs d’Etats africains et leurs « langues »

Classé dans : Politique africaine — Obambé Mboundze GAKOSSO @ 23 h 26 min

Le dimanche 5 janvier 2017, l’auteur de ces lignes a passé une heure dans le studio de Radio Liberté, dans l’arrondissement 6 Talangaï, quartier Mikalou, de la capitale congolaise. Il était question de débattre de l’actualité et le sujet principal consistait à commenter le discours du chef de l’Etat congolais, Denis Sassou Nguesso, s’adressant à la population congolaise, selon un exercice bien consacré, que les Africains doivent sans doute au fait colonial.

J’avais en face de moi un journaliste appelé Jonathan Peillat qui fut offusqué de m’entendre dire que pour que ce genre de discours aient une portée véritable (soit que cela touche au moins 50,01% de la population), il eut fallu qu’il se tinsse en langues africaines et non pas en français. Même Martin Mvouo, le journaliste animateur de ce débat fut choqué d’entendre cela. Il m’a été rétorqué que le français était notre langue officielle et qu’il était donc normal que ce discours soit dit en français.

Je leur ai alors posé la question de savoir combien de Congolaises et de Congolais étaient en mesure de comprendre et d’expliquer des vocables tels que « rupture », « rigueur », vocables en vogue depuis que le chef de l’Etat les a tenus lui-même. J’ai enchaîné en disant que les mamans qui nourrissent leurs familles en vendant du kwanga[1] et du côcô[2] ne connaissent pas ces mots et on peut les leur répéter à longueur de journée, 666 fois, elles n’y comprendront toujours rien. Aussi, pour que le discours du chef de l’Etat soit audible de la majorité de ses concitoyens, il faille qu’il soit fait dans une ou dans des langues que ces derniers utilisent au quotidien. Pour le Congo, ce n’est pas compliqué car il y a deux langues vernaculaires appelées aussi langues nationales, qui sont parlées par la majorité des Congolais, à savoir le kituba et le lingala. Il suffirait donc que le chef de l’Etat, le premier des citoyens dans l’ordre protocolaire fasse ses discours dans ces deux langues pour que les messages puissent passer.

Tant que lui comme tous ses collègues au sud du Sahara utiliseront les langues coloniales (portugais, anglais, français), il y aura énormément de grains de sable dans la mécanique et qu’on ne fasse plus alors semblant de se demander pourquoi la plèbe n’y comprend rien.

Langues

Au Nord du Continent, tous les pays ont été des colonies européennes : la France a occupé le Maroc, l’Algérie et la Tunisie et dans ce dernier pays, il y a eu par le passé une forte présence italienne. L’Espagne a occupé naguère le Nord du Maroc et ses provinces du Sud. L’Italie a occupé la Lybie et l’Angleterre a eu mandat sur l’Egypte où la France (souvenons-nous des troupes napoléoniennes) a été très présente aussi. Pourtant, quand les souverains chérifiens (de Mohammed V à Mohammed VI son petit-fils, en passant par Hassan II) s’adressent à leurs sujets, c’est l’arabe qui est utilisé et non pas le français, que ses hommes parlaient et parlent très bien. Doit-on rappeler que le regretté Hassan II était docteur en droit ? Faut-il rappeler que son successeur de fils a suivi les mêmes études ? Quand les journalistes français interviewaient Hassan II, ils pouvaient apprécier à quel point ce denier en connaissait non pas un rayon, mais bien un vélo tout entier, dans la maitrise de leur langue.

 

Edgar Faure avait dit un jour à Habib Bourguiba, alors que ce dernier était déjà président de la Tunisie que, s’il était membre du Parlement français, il serait incontestablement l’un des meilleurs orateurs de ce lieu. Piqué au vif, Bourguiba, dont on sait combien il avait très haute opinion de lui-même, avait répondu avec un drôle d’air : « Comment ça, seulement un des meilleurs ? » Il n’avait pas totalement tort car ce diplômé de droit (formé en France) était un habile et un grand tribun. En français comme en arabe, il était très à l’aise pour s’adresser à une personne en face de lui ou à des dizaines de milliers de gens. Bourguiba, jusqu’à ce qu’il soit déposé suite à un coup d’Etat qualifié de « médical », s’adressait aux Tunisiens en arabe.

Inutile de le rappeler pour Mouammar Kadhafi, le Bédouin qui a toujours utilisé l’arabe pour s‘adresser aux Libyens.

De Gamal Abdel Nasser à Al-Sissi, tous les chefs d’Etat égyptiens ont toujours parlé en arabe et parle encore en arabe quand il faut s’adresser aux Egyptiens. Quand bien même la langue anglaise ne leur était pas inconnue.

Nombre de nos chefs d’Etat, de nos ministres et autres hauts-fonctionnaires sont nés au village, dans des milieux où on ne disait pas un mot de français ou d’anglais. Ils sont allés à l’école coloniale, obtenant des parchemins leur donnant la possibilité d’accéder à l’administration coloniale ou néocoloniale. Dès qu’ils mettent un costume occidentale, une chemise plus ou moins bien repassée, une cravate assortie au costume ou à la chemise, une paire de souliers, c’est comme si on leur avait injecté un sérum leur interdisant de s’adressant à la plèbe, à leurs mandats dans leurs langues nationales.

Lors de la Guerre du 05 juin 1997, au Congo rive droite, les vols et autres pillages ont accompagné les viols, les meurtres et autres assassinats. On a entendu des jeunes congolais qui avaient pillé des maisons, s’enrichissant de la sorte dire « E zali moyibi té, E za pillage ! »[3] Or, en lingala, « vol », se dit moyibi. Voler se dit « k« yiba ». « Pillage » et « Piller » n’ont pas d’équivalents, n’ont pas de traduction. Cela a tellement semé troubles et confusions dans les esprits de celles et ceux qui, d’une part ne comprennent pas le français (ou le comprennent très mal) et qui n’ont pas le temps de réfléchir. C’est ce que les Congolais observent de nos jours en disant que « rigueur » signifient interdiction de vol, interdiction de détournements des deniers publics.

Et, lorsqu’on entend parler les députés qui font des « descentes parlementaires », tentant d’expliquer auprès de leurs mandants la loi des finances ou encore le changement de Constitution, on hésite entre rire et pleurer tant la chose dépasse les limites du ridicule. Même quand ils font l’effort (apparemment surhumain, pour eux) de parler dans une langue nationale ou régionale, il y a de 50 à 90% des mots qui sont dits en français. Quelle est la finalité ? Le but recherché est-il réellement atteint ou bien on a affaire à une volonté manifeste de maintenir la plèbe dans l’ignorance ?

Le professeur Dialo est un médecin virologue. Disciple du regretté professeur Cheikh Anta Diop, il est depuis plusieurs années secrétaire général du RND (Rassemblement national et démocratique), dernier parti politique créé par CA Diop. Il nous a expliqué un jour de décembre 2013 que 70% de la population sénégalaise ne saurait être considérée comme francophone car elle ne parle pas le français ou le parle très mal. Alors, quand le chef de l’Etat sénégalais (qu’il s’appelle Léopold Sedar Senghor avant-hier ou Macky Sall aujourd’hui) s’adresse aux Sénégalais en français, il s’aliène facto 70% d’entre eux qui ne comprennent rien de ce qu’il dit. Pour eux, le français (surtout rédigé par des conseillers qui sont souvent des docteurs ou des professeurs) comme le vietnamien n’ont vraiment pas de différences.

Le plus terrible est que ces gens le savent très bien mais persistent dans cette impasse…


[1] Pâte de manioc cuite accompagnant divers mets.

[2] Légume vert que l’on ne trouve que dans les campagnes, finement coupés accompagnant poissons et autres viandes

[3] Ce n’est pas du vol, c’est le pillage.

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