Epurebere, adi ibo ya ndziya yo: le blog d'Obambé Mboundze Ngakosso

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15 octobre 2013

Ces gens-là n’aiment pas Thomas Sankara…

Classé dans : Anniversaire — Obambé Mboundze GAKOSSO @ 6 h 14 min

 15 octobre 2013.

C’était un jeudi.

Nous étions jeunes.

Ce jour-là, nous apprenions avec stupeur, désolation et désarroi, l’assassinat du capitaine Thomas Isidore Noël Sankara, président du Conseil national révolutionnaire de la Haute Volta (du 04 août 1983 au 04 août 1984) et ensuite président de la République du Burkina Faso, depuis le 04 août 1984. Pays qui, en ce temps-là, portait fièrement – et à juste titre ! – le nom de « pays des Hommes intègres ».

Ces gens-là n'aiment pas Thomas Sankara... dans Anniversaire ths1-300x164Quand je pense à ce jeune homme qui était plus jeune que mon père, et qui avait le même âge qu’un de ses frères, il m’arrive de fermer les yeux et de me dire Quel gâchis !

J’ouvre ensuite mes yeux et je le cherche. Désespérément. Thomas Sankara est présent sur Internet. Mais je ne suis pas tout le temps connecté au Net. Le camarade Sankara est présent dans des livres, mais je n’en ai pas toujours sur moi. Je tourne alors mon regard vers le ciel. Pourtant, je ne suis pas catholique comme lui l’était. Lui dont le père et les prêtres voulaient faire un prêtre aussi.

Les ancêtres n’ont pas voulu de ce choix fait par d’autres : c’est l’Afrique qui aura gagné un combattant, un lutteur infatigable, un homme de convictions comme nous en avons tant besoin…

Pourquoi le ciel ? Je ne saurai le dire. Réflexe enfantin sans doute.

Aujourd’hui, mardi 15 octobre 2013, ils seront combien, ces Africains, ces Panafricains, ces Panafricanistes et même des non-Africains, à le célébrer l’enfant de Yako, sa ville natale, à 109 Km de Ouagadougou, la capitale. Ils vont le porter sur les fonts baptismaux. Ils vont le porter au pinacle comme sans doute très (trop ?) rarement un Africain ayant présidé aux destinées d’un enclos colonial, des années 80 aux années 90. Mis à part Rohlihlahla Mandela, président sud-africain de 1994 à 1999, quel chef d’État africain, quel ancien président ayant exercé durant la double décade 80 à 99 aura été autant chanté, adulé, vénéré ?

Je crains que ma question ne demeure sans réponse.

Bien entendu, je ne mettrai jamais ces deux géants sur le même diapason. Loin de là. Mandela a été déifié de son vivant tandis que l’aura de Sankara a connu une vive accélération suite à son assassinat, même s’il inspirait déjà nombre de jeunes Africains. Le Xhosa, en 1918, soit plus de 30 ans avant le Peul-Mooaga et ce dernier qui avait aussi lutté pour que son illustre aîné sorte de prison, s’en était en partie inspiré. Il eut l’audace de dire à François Mitterrand, alors président de la France, à l’occasion d’un dîner officiel, qu’il était inadmissible que Pieter Botha alors président de l’Afrique du Sud raciste, fasciste et nazie, soit reçu en France. Je ne connais aucun autre chef d’État, en ce temps-là, qui eut cette outrecuidance. Au contraire, certains même, dans ce fameux pré carré français, le recevaient et criaient en même temps qu’ils combattaient l’apartheid.

Il est vrai qu’il n’existe aucun traitement curatif contre la schizophrénie…

Je me souviens.

Oui, je me souviens d’une jeune collègue (27 ans à cette époque) qui était partie au Burkina Faso. C’était en 2007 et cela faisait 20 ans que l’illustre guerrier avait été assassiné par ses frères d’armes, des hommes en qui il avait entièrement confiance. Á son retour, pour me parler de ce voyage qu’elle avait apprécié, elle me citera sans cesse un nom : Sankara. Oui, Thomas Sankara. D’après elle, tout le monde en parlait. Tout le monde se référait à lui. Combien de présidents, sur cette Terre des Hommes, dont le mandat aura été aussi court, peut se targuer d’avoir laissé une similaire empreinte ?

L’aura ne se vend dans aucun marché, dans aucun temps maçonnique, chez aucun marabout, il est vrai…

Aujourd’hui 15 octobre 2013, nous serons nombreux. Très nombreux sans aucun doute sur nos blogs, nos sites Internet, sur les réseaux sociaux, par mails, à évoquer la mémoire de cet homme hors du commun qui avait délibérément choisi la mort afin que son peuple, le peuple africain vive.

Je connais même des françafricains qui, sans la moindre vergogne, les muscles pleins d’aplatventrisme et les yeux baignant dans la fange du larbinisme le plus boueux, qui eux aussi, vont rendre hommage à l’homme du 04 août 1983, sans même se rendre du grossier oxymore qu’ils poseront ainsi. De Dakar à Kinshasa, nous en comptons par pelletées. Entières. Et même certains grains tombent. Nous en dénombrons par wagons entiers. Ce sont même des Titanic géants.  Et à foison. En passant par Lomé, Cotonou, Yaoundé etc.

Il y a aussi Mfoa. Capitale du Congo-Elf Aquitaine. Faisons-y une petite escale.

26 ans après la mort de Sankara, ce leader charismatique, les habitants de cette ville, capitale politique de ce pays immensément riche, n’ont pas d’eau courante depuis deux semaines. Non, ce n’est pas une blague. Quant à l’électricité, n’en parlons pas. Les deux semaines sont allègrement dépassés, sans que le ministre de l’Énergie ni le président de la République ne s’en émeuvent le moins du monde. Là non plus ce n’est pas une blague. C’est même extrêmement sérieux. Les Congolais qui ne disposent point de groupes électrogènes (60.000 francs coloniaux pour le moins cher, soit les deux-tiers du Smig) ne peuvent s’offrir le luxe d’aucune provision alimentaire. J’ai appelé. Aujourd’hui, hier, avant-hier et même avant. Les chiffres sont éloquents : 50.000 ; 70.000 et 120.000. Pour ne citer que ceux-là. Ce sont des francs coloniaux appelés sans la moindre honte « franc CFA » ont été jetés dans les poubelles (pour les foyers qui en ont) ou dans la rue car on avait acheté à manger mais comme il n’y a pas d’électricité, tout a pourri. Vous en riez ou en pleurez ? Je ne sais plus quoi dire pour qu’un jour nos dirigeables, qui se disent nos dirigeants, se réveillent de leur coma profond et prennent ces problèmes à bras-le-corps… Quant aux Congolais qui n’ont ni Internet ni aucun autre moyen de se faire entendre par nos dirigeables, je ne vous dis pas.

Sankara, tu dis quoi, là où tu es, toi qui nous as abreuvés de belles citations et posé des actes que nous n’oublierons jamais ?

J’ai évoqué les poubelles ? Il y a quelques années, Denis Sassou Nguesso, de 6 ans (officiellement) plus âgé que Sankara, avait accordé une interview à un magazine il y a quelques années et la question des ordures avait été traitée. Si j’avais été choqué qu’un président de la République parle de cela, j’avais quand même pris la peine de lire. Je frisais alors une attaque cardiaque en lisant notre guide bien aimé dire qu’un contrat allait être signé avec une société belge spécialisée…

Sankara, je suis sûr que tu avais dû mourir pour soixante-dix-septième fois septième fois en te débattant dans ta tombe en lisant ces propos… Toi qui prônait et qui pensait sans cesse le développement endogène. Tu te souviens de ta citation au sujet de l’esclave qui refuse de se libérer ?

Voilà où certains de nos dirigeants, mais tous nos dirigeables veulent nous conduire. Ils veulent faire de nous des esclaves qui s’accrochent désespérément à leurs maîtres, surtout quand ces derniers font semblant de vouloir les émanciper, voire les libérer. Ils veulent nous pousser à garder nos chaînes mais nous offrent des pots de peinture, couleur or, afin de leur donner une autre apparence. Or, une chaîne en or demeure une chaîne.

Voilà où nous en sommes, Sankara.

J’aurais pu vous mettre, chères lectrices et chers lecteurs, des citations-bombe de Thomas Sankara. Cependant, j’ai préféré lui peindre un tableau de la réalité que les enclos coloniaux qu’il rêvait de libérer sont devenus. Nous ne sommes pas très glorieux en fait. Pour penser à lui, 26 ans après son assassinat, 26 ans après que des Bounties aient fait couleur le sang de l’un des nôtres, que finalement, il n’y en a aucun, au pouvoir, dans ce pré carré français, qui puisse être digne de lui. D’ailleurs, Sankara, là où il est, ne peut être dupe. Aucun de nos dirigeables ne peut oser le citer. Le djitengou (fantôme, en punu) de Sankara risquerait de le suivre et de s’accrocher à lui car ce serait vraiment le blasphémer.

Dans les pays-CFA, seuls les jeunes aiment Sankara. Les Vieux n’aiment qu’eux-mêmes et leurs maîtres de Paris.

Hasard.

Voilà un mot que nous aimons bien prononcer quand nous ne comprenons pas les choses. Ce n’est pas un hasard si à Dakar, Abidjan, Lomé, Yaoundé, Libreville, Mfoa etc. les pouvoirs publics sont incapables et ce, depuis des années, à approvisionner les usagers en électricité 24h/24. Il y a des coupures d’électricité intempestives poétiquement appelées délestages. Nos parents, les pauvres, qui n’en peuvent mais, ne savent plus dans quelles langues se plaindre. Ne leur avait-on pas fait croire qu’il suffisait de parler français pour que, comme par miracle, tous leurs soucis s’envolent ?

Sankara a toujours été modeste : élève, étudiant, militaire, ministre, Premier ministre puis président de la République, il avait la modestie chevillée au corps. Qui peut en dire autant de nos jours en terre CFA ?

Sankara roulait en Renault 5 et avait imposé cela aussi aux membres de son gouvernement. Avec les voitures de luxe de nos actuels gouvernements, combien d’écoles et d’hôpitaux ne seraient-ils pas bâtis ?

Sankara ne s’habillait point dans les grandes boutiques et magasins de luxe de London, Milano ni Paris. Qui a oublié le scandale d’Omar Bongo pas encore Ondimba avec les costumes Smalto et miss Pérou en guise de friandise par-dessus le marché ?

Sankara s’est-il une seule fois envolé en Europe pour aller se soigner ? Les autres y vont pour le moindre rhume ou quand le moindre cafard pose une patte sur un de leurs mocassins vernissés. Pis, crachant sur leurs ancêtres, ils prennent un malin plaisir à y mourir.

Sankara avait renoncé à la climatisation dans ses bureaux, pour se rapprocher de son peuple. Les autres s’en éloignent en se bunkerisant dans des palais dignes des ancêtres de leurs maîtres de Paris.

Quand Sankara allait aux USA, avant de parler à la tribune des Nations Unies, il allait à Harlem s’adresser à ses frères, à nos frères. Quand les présidents-CFA, à part Amadou Toumani Touré (qui allait à Montreuil), vont en France, ils sont entre le huitième et le seizième arrondissement, à moins d’aller dans leurs pavillons bourgeois dans les banlieues cossues de la région parisienne. Aucun ne connaît Aubervilliers, Saint-Denis, Bobigny où pourtant le gros de leurs compatriotes résident.

 

Tenez ! Pour finir, je vois des Congolais me dire que pour rendre hommage à Sankara, sous Sassou I, il avait été bâti un lycée qui porte son nom. Je dis oui. Mais c’est un « oui, mais » car, rasseyez-vous, chers lecteurs et chères lectrices, ce lycée, non seulement n’est pas clôturé, mais de plus, il n’a pas de terrain de sport ni de toilettes.

Sankara, tu vois à quel point tu inspires le mépris de certains ?

Repose en paix, une fois de plus. Toi au moins, tu as fait ta part. en 4 ans seulement : quelle leçon ! Les autres devraient avoir honte !!! Tellement ils te détestent…

 

Obambe GAKOSSO, October 2013©

2 réponses à “Ces gens-là n’aiment pas Thomas Sankara…”

  1. Bruno Jaffré dit :

    très beau texte merci. Nous le publierons sur thomassankara.net

Répondre à Obambé Mboundze GAKOSSO Annuler la réponse.

 

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