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2 mai 2013

Les damnés de la terre: peuple/élites, dignité, souveraineté…

Classé dans : Lectures — Obambé Mboundze GAKOSSO @ 0 h 04 min

Idéologie (s), idéologues, penseur (s), etc. Voilà des mots que l’on lie de moins en moins à la politique depuis quelques années. La chute du Mur de Berlin le 09 novembre 1989 a sans doute aggravé la chose car ce monde divisé par les Occidentaux en deux camps depuis la révolution d’octobre 1917 : il y avait les capitalistes d’un côté avec leurs penseurs et idéologues et les communistes de l’autre avec aussi leurs penseurs et idéologues.

D’un côté, les USA jouaient les chefs de fil et en face il y avait l’URSS. Or, cette dernière a fini par voler en éclats après environ 70 ans de domination sur une partie de notre planète. Les productions intellectuelles n’ont pas manqué dans les deux camps pour défendre chaque fois les idées, les principes. Les concepts n’ont cessé d’être développés durant ces décennies.

Beaucoup d’Africains se sont dit qu’ils n’avaient pas le choix et qu’il leur fallait choisir un marigot pour baigner soit avec le crocodile bleu (capitaliste) soit avec le crocodile rouge (communiste). C’est entre autres ce qui nous a beaucoup coûté durant ces années, même si certains d’entre nous ont prétendu être des non-alignés. Frantz Fanon, Africain de la Martinique, détenteur d’un passeport français est à classer parmi les penseurs qui ont offert des alternatives à nos jeunes États. Nous n’étions pas obligés de regarder soit du côté de Washington D.C. et de ses satellites ou bien du côté de Moscou et des autres membres du Pacte de Varsovie. Chaque peuple a son histoire et le mimétisme n’est pas toujours de bon conseil en politique.

Fanon, qui n’aura vécu que 36 ans nous aura laissé quelques textes de qualité et j’ai choisi quelques très bonnes lignes de son ouvrage Les damnés de la terre* (pp187-188) où les rapports entre le peuple et l’élite politique sont abordés. Il y parle du sommet et de la base. Les mots sont choisis comme rarement on les entend, comme très peu de fois on voit les choses se dérouler en politique, même chez ceux qui se sont érigés en gardiens du monde, distribuant bons, mauvais et miettes de points au reste de la terre.

Cet ouvrage ne perd pas une ride et il mériterait d’être relu par celles et ceux qui l’ont déjà fait et rencontré, par les nôtres qui sont passionnés par la gestion de la chose publique. Ce serait aussi une belle façon de ne pas oublier ceux qui, comme Fanon, ont donné leur vie pour le continent. Fanon, encore un Africain des Amériques qui a tendu une main vers les Africains du continent. Hélas ! apparemment, l’accueil n’a pas été aussi excellent que ça…

Obambe GAKOSSO, May 2013©

 

Les damnés de la terre: peuple/élites, dignité, souveraineté... dans Lectures lddltNous retombons encore dans cette obsession que nous voudrions voir partagée par l’ensemble des hommes politiques africains, de la nécessité d’éclairer l’effort populaire, d’illuminer le travail, de le débarrasser de son opacité historique. Être responsable dans un pays sous-développé, c’est savoir que tout repose en définitive sur l’éducation des masses, sur l’élévation de la pensée, sur ce qu’on appelle trop rapidement la politisation. (…) On croit souvent en effet, avec une légèreté criminelle, que politiser les masses c’est épisodiquement leur tenir un grand discours politique. On pense qu’il suffit au leader ou à un dirigeant de parler sur un ton doctoral des grandes choses de l’actualité pour être quitte avec cet impérieux devoir de politisation des masses. Or, politiser, c’est ouvrir l’esprit, c’est éveiller l’esprit, mettre au monde l’esprit. C’est, comme le disait Césaire, « inventer des âmes ». Politiser les masses ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons c’est de leur faute et que si nous avançons, c’est aussi de leur faute, qu’il n’y a pas de démiurge, qu’il n’y a pas d’homme illustre et responsable de tout, mais que le démiurge c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont pas en définitive que les mains du peuple. Pour réaliser ces choses, pour les incarner véritablement, répétons-le, il faut décentraliser à l’extrême. La circulation du sommet à la base et de la base au sommet doit être un principe rigide non par souci de formalisme mais parce que tout simplement le respect de ce principe est la garantie de salut. C’est de la base que montent les forces qui dynamisent le sommet et lui permettent dialectiquement d’effectuer un nouveau bond. Encore une fois nous, Algériens, avons compris très rapidement ces choses car aucun membre d’aucun sommet n’a eu la possibilité de se prévaloir d’une quelconque mission de salut. C’est la base qui se bat en Algérie et cette base n’ignore pas que sans son combat quotidien, héroïque et difficile, le sommet ne tiendrait pas. Comme elle sait que sans un sommet et sans une direction la base éclaterait dans l’incohérence et l’anarchie. Le sommet ne tire sa valeur et sa solidité que de l’existence du peuple au combat. À la lettre, c’est le peuple qui se donne librement un sommet et non le sommet qui tolère le peuple. (…) Les masses doivent savoir que le gouvernement et le parti sont à leur service. Un peuple digne, c’est-à-dire conscient de sa dignité, est un peuple qui n’oublie jamais ces évidences. Pendant l’occupation coloniale on a dit au peuple qu’il fallait qu’il donne sa vie pour le triomphe de la dignité. Mais les peuples africains ont vite compris que leur dignité n’était pas seulement contestée par l’occupant. Les peuples africains ont rapidement compris qu’il y avait une équivalence absolue entre la dignité et la souveraineté. En fait, un peuple digne et libre est un peuple souverain. Un peuple digne est un peuple responsable. Et il ne sert à rien de « montrer » que les peuples africains sont infantiles ou débiles. Un gouvernement et un parti ont le peuple qu’ils méritent. Et à plus ou moins longue échéance un peuple a le gouvernement qu’il mérite.

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 * : Les damnés de la terre, François Maspero, 1961. Préface de Jean-Paul Sartre (1961). Pour la réédition de 2002 (La Découverte), la préface est d’Alice Cherki et la postface de Mohammed Harbi.

 

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